Interview Jean-Victor Blanc


Médecin psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine (AP-HP), enseignant à Sorbonne-Université, Dr Jean-Victor Blanc décode les troubles psychiatriques à l’aide des références de la culture pop. Après un premier livre, Pop & Psy, en 2019, il vient de publier Addicts, qui a également pour ambition de faire évoluer le regard sur la santé mentale.


Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Dans le cadre des mes études de médecine, à Rennes, j’ai eu la chance de partir deux fois en Erasmus. Ces séjours correspondaient à ce que je recherchais, sur le plan de la curiosité, pour découvrir autre chose, en particulier dans l’approche de la pratique médicale. A l’origine, j’ai fait médecine sans trop savoir vers quelle spécialité m’orienter. Chaque terrain de stage a été intéressant, je suis passé par la cardiologie, les pathologies, la réanimation, etc. Mais je ne me voyais pas trop continuer dans ce type de spécialités, les organes me donnaient même un peu des bouffées d’angoisse (rires) !

En arrivant en psychiatrie, j’ai découvert des médecins que je trouvais différents, qui parlaient d’autre chose et qui avaient, comme moi, une vraie appétence pour la culture. Leur approche m’est apparue finalement très humaniste, à contre-courant des idées reçues sur la santé mentale. On a l’habitude de dire que les maladies mentales sont des maladies invisibles. Mais quand on va dans un hôpital psychiatrique, c’est tout l’inverse : il y a un vraie logique médicale de diagnostic, de traitement, d‘amélioration, qui m’a vraiment séduit. C’est la raison pour laquelle je me suis orienté dans cette voie. J’ai passé le concours de l’internat et j’ai obtenu mon premier choix : psychiatrie, à Paris.

Depuis quand vous intéressez-vous au lien entre culture et psychiatrie ?

De manière inconsciente, je m’y intéresse depuis toujours. C’est directement lié à ma passion pour la culture, notamment audiovisuelle. Quand j’ai vu le film Black Swan, par exemple, pendant mes études, j’ai réalisé que c’était une bonne manière de montrer la schizophrénie et de comprendre les symptômes à travers la personne qui vit la maladie. Un peu plus tard, quand je suis devenu chef de clinique à l’hôpital Saint-Antoine, je cherchais justement un moyen d’agir sur les représentations et les stéréotypes concernant la santé mentale.

En 2018, on m’a proposé de faire une conférence à la Fondation des États-Unis, à Paris. J’avais carte blanche et j’ai réfléchi à un format « Culture pop et psychiatrie » car il y avait plein d’actualités sur le sujet, liées à des personnalités (Mariah Carey, Britney Spears…) ou à des séries, comme 13 Reasons Why. L’événement s’est beaucoup répandu sur les réseaux sociaux : on avait plus de 5 000 personnes intéressées, alors qu’il y avait 150 places ! Je me suis dit qu’il y avait un intérêt pour le sujet et j’avais personnellement envie de creuser…

Deux ans après votre premier livre,  vous publiez Addicts. Pouvez-vous nous en raconter la genèse ?

Pop & Psy a connu un certain succès et m’a encouragé à développer mon approche. Le livre contenait d’ailleurs un chapitre consacré aux addictions et je me suis rendu compte, en l’écrivant, que le sujet était très vaste et méritait plus d’espace. Le livre s’inscrit vraiment dans la continuité du premier et j’ai pu profiter des périodes de confinement et de couvre-feu pour avancer rapidement.

Dans Addicts, j’essaie de mettre en évidence que les addictions constituent une maladie, qui ne concerne pas tout le monde, mais le rapport aux substances et aux comportements addictifs est très largement partagé. Tout le monde ou presque a été confronté dans sa vie, directement ou indirectement, à un sujet d’addiction (tabac, alcool, drogues, jeux, etc.). En partant de ce constat, c’est encore plus facile d’utiliser la culture contemporaine, car elle parle aussi à tout le monde. Elle s’est d’ailleurs emparée du sujet, comme tout fait de société, de façon très dynamique, riche, ce qui justifiait l’idée d’en faire une matière première pour parler des addictions.

Comment vos travaux alimentent votre pratique ?

Initialement, Pop & Psy a été écrit pour le grand public, au-delà de mon activité médicale. Mais, évidemment, j’utilise aussi le sujet dans ma pratique, à plusieurs niveaux.

Par exemple, à l’hôpital Saint-Antoine, on a créé un groupe de psycho-éducation consacré aux personnes ayant un trouble bipolaire, dans lequel on utilise ce type de références. Concrètement, on regarde un film puis on le commente avec les patients. C’est intéressant car ils essayent de s’approprier certains symptômes, voire d’appréhender le film comme un outil de dé-stigmatisation permettant, par exemple, de s’en servir pour échanger avec leurs proches.

De façon plus individuelle, certains patients connaissent mon travail ou mon intérêt pour tel ou tel sujet. On peut parfois avoir une conversation culturelle ou une démarche de documentation de leur part.

En quoi votre approche contribue-t-elle aussi à changer le regard sur la discipline ?

Je ne pensais pas, à l’origine, que les professionnels auraient des choses à apprendre, sur la santé mentale, à travers Britney Spears, Happiness Therapy ou Euphoria. Mais j’ai été assez surpris des réactions positives et de l’intérêt exprimé par des psychiatres ou des soignants au sens large. D’ailleurs, c’est une proportion non négligeable du public de mes conférences. Je pense que cela leur permet de découvrir des films ou des séries qu’ils n’avaient pas forcément vus et qui parlent de leur métier.

L’autre grande surprise vient des retours de mes pairs, notamment des générations plus âgées, qui sont souvent très positifs. Ce ne sont pas des sujets qu’ils maitrisent d’emblée, mais ils s’intéressent à la démarche et à la nécessité de changer l’image sur la psychiatrie.

Concernant les internes et futurs médecins, on est davantage dans leurs codes et leur intérêt pour mon travail est très gratifiant. Au-delà de l’approche grand public, j’espère qu’il pourra servir à réveiller des vocations enfouies puisque c’est aussi une grande problématique de la psychiatrie, qui n’est plus très attractive aujourd’hui auprès des étudiants en médecine. Chaque année, on sait qu’il y a des postes non pourvus et que la spécialité n’est pas toujours bien choisie, ou parfois par défaut. Ce sont des choses que j’aimerais voir évoluer. Tant mieux si je peux y contribuer, à ma petite échelle, à travers mes conférences, livres, interventions médiatiques ou lorsque je suis invité sur des grands congrès médicaux.

Quels sont vos projets pour 2022 ?

J’en ai beaucoup… Je continue mes conférences au Mk2 et le Cinéclub, chaque mois, au Brady (Paris 10). En ce moment, on fait un cycle sur les addictions aux écrans, avec plusieurs films déjà programmés : Douleur et gloire, Bachelores, Oslo 31 août, Moonlight, etc.

Mon gros projet, c’est un festival sur la santé mentale, « Pop & Psy », qui aura lieu cet automne au Ground Control, à Paris, avec une programmation résolument éclectique et pluridisciplinaire pour intéresser tous les publics : prises de parole, ateliers, concerts, show-case, exposition, projections, rencontres, etc. On y travaille sérieusement avec Florence Trédez,  journaliste chez ELLE et spécialiste de la pop culture, notamment dans la musique.

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