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De la Bourgogne à la Guinée

Chirurgien viscéral retraité et adhérent de l’APPA, Dr Emmanuel Odet a quitté sa Bourgogne pour relever un défi inattendu : implanter la chirurgie mini-invasive en Guinée dans le cadre d’un programme humanitaire. Entretien avec un praticien infatigable, inventeur de nouvelle méthodes chirurgicales en proctologie et désormais chef de service dans un hôpital à 300 kms de Conakry…

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Je suis chirurgien viscéral, formé à la faculté de médecine et au CHU de Strasbourg. Après mon internat, je suis parti à Paris pour exercer en tant que chef de clinique, puis je suis devenu praticien hospitalier, en poste à Mâcon où je suis resté jusqu’à ma retraite en 2023.

Durant ma carrière, j’ai accumulé une dizaine de diplômes universitaires et de spécialisation, tout en participant activement aux congrès médicaux et à la formation dans ma spécialité. Plus particulièrement, j’ai fondé une école d’apprentissage de la chirurgie à Mâcon, dans le domaine de la proctologie, spécialisée dans les maladies ano-rectales. Trois fois par an, des chirurgiens venus de toute l’Europe et d’Afrique venaient y apprendre une technique chirurgicale spécifique. J’ai ensuite déposé un brevet à l’Institut National de Propriété Intellectuelle en 2019, étendu au niveau européen en 2023, portant sur un appareil de traitement mini-invasif de la maladie hémorroïdaire.

Où en êtes-vous du développement de ce brevet ?

Je suis déjà en contact avancé avec un industriel français pour le matérialiser, mais cela nécessite d’être présent en France afin de travailler en laboratoire, faire des essais sur modèle animalier et, enfin, le publier. Un brevet sans études reste un papier ! Après la Guinée, si j’ai encore l’énergie et j’espère l’avoir je m’y consacrerai à plein temps…

Qu’est-ce qui vous a amené en Guinée ?

En retraçant mon parcours après mon départ en retraite, j’ai réalisé qu’il me manquait une expérience internationale. J’ai commencé à diffuser mon profil sur LinkedIn et, quelques jours après, une société canadienne spécialisée m’a contacté pour un projet humanitaire en Afrique sans préciser la destination. Je ne m’étais jamais aventuré au-delà d’un congrès à Marrakech…

Mon dossier a été sélectionné parmi soixante candidatures, jusqu’aux cinq finalistes, avant d’être soumis à l’hôpital concerné, en Guinée. Chaque fois que le directeur et le chef de service classaient les CV, mon nom revenait en tête. Les deux derniers finalistes un Français et un Russe ont été convoqués à l’aéroport Charles-de-Gaulle pour un entretien. Le mien a duré trois heures et demie. Le lendemain, j’ai appris que ma candidature avait été retenue, malgré le fait que je n’avais aucune expérience médicale sur le continent africain.

En quoi consiste concrètement votre mission ?

Je suis basé à Kamsar, une ville côtière à 300 km au nord de Conakry, près de l’océan Atlantique.

Ma mission est d’opérer les patients en utilisant les techniques mini-invasives, sans ouvrir l’abdomen en chirurgie digestive ou sans incision pour la proctologie. Je dois aussi former d’autres professionnels.

La mission pourra très probablement être prolongée de 2 ans supplémentaires, jusqu’en 2028, car cela prend du temps de former des équipes à la cœlioscopie. Il faut se rappeler qu’en France, on consacre quatre ans à la formation de nos internes !

Le projet est porté par la Compagnie de Bauxite de Guinée, qui souhaite apporter des soins de qualité aux populations vivant autour des mines. Malgré certaines résistances sur le terrain, j’ai été nommé chef de service pour mener le projet à son terme.

Qu’avez-vous découvert sur le plan médical ?

J’ai vu des pathologies que je n’avais jamais vues en France en trente ans de carrière, notamment des cas de tuberculose abdominale très graves qu’il a fallu traiter. Le paludisme est quotidien, il y a aussi la fièvre typhoïde, qui a quasiment disparu en Europe mais provoque ici des perforations intestinales. J’ai dû apprendre à gérer ces maladies et j’ai donc aussi progressé sur le plan de la connaissance et de la pratique.

Comment se passe la relation avec vos équipes et vos patients ?

La reconnaissance des patients est quelque chose que je n’ai jamais connu en France à ce niveau-là : quand on prend le temps d’expliquer, d’être humain, la gratitude est immédiate et sincère.

Avec les collègues, c’est peut être un peu plus nuancé. L’arrivée de nouvelles techniques suscite parfois de la méfiance voire de la jalousie. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles on m’a confié la direction du service, afin que rien ne puisse entraver l’avancement du projet.

Avez-vous eu le temps de découvrir la région ou la capitale ?

Pour le moment, assez peu, car je profite de mes congés pour rentrer en France, retrouver ma famille et m’approvisionner en matériel. Il y a aussi un manque d’infrastructures, de routes ou d’hôtels pour voyager facilement : les 300 kilomètres qui séparent Conakry et Kamsar représentent, par exemple, sept heures de trajet. En revanche, j’ai pu découvrir le Sénégal, notamment Dakar et les réserves naturelles que j’ai beaucoup apprécié.

Au final, c’est une expérience passionnante que je recommande à toutes celles et ceux qui souhaitent découvrir autre chose et sortir de leur quotidien.

D’ailleurs j’en profite, l’hôpital de Kamsar recherche actuellement un orthopédiste expatrié, un radiologue et un biologiste : s’il y a des praticiens français qui ont envie de s’expatrier et d’aider, je suis à disposition pour les renseigner et les accompagner avec grand plaisir…

Rédacteur : Gabriel Viry, Directeur de l’agence KIBLIND