Rencontre avec les Docteurs Nicole Garret-Gloanec et Anne-Sophie Pernel
Autrices de « Comment les écrans agissent sur nos bébés et nos ados, Ce qu’en dit la science », Dr Nicole Garret-Gloanec et Dr Anne-Sophie Pernel sont pédopsychiatres et adhérentes de l’APPA. Elles se sont intéressées aux effets des écrans sur les plus jeunes, en collectant et en analysant de nombreuses études internationales.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours respectif ?
Anne-Sophie Pemel : Je suis pédopsychiatre, cheffe de service à Angers. J’ai fait mon internat à Nantes où j’ai rencontré Nicole Garret-Gloanec. A côté de mon exercice à l’hôpital, je me suis également investie dans différentes organisations au service de la discipline : j’ai notamment été secrétaire de la Fédération Française de Psychiatrie, et je participe encore aujourd’hui à la Société de l’information psychiatrique et au SPH.
Nicole Garret-Gloanec : Quant à moi, je suis pédopsychiatre honoraire. Mon parcours m’a menée de La Roche-sur-Yon à Saint-Nazaire, puis à Nantes où j’ai terminé ma carrière comme cheffe de service d’un secteur de pédopsychiatrie au sein du CHU. J’ai également été secrétaire générale du SPH à une époque, ainsi que présidente de la Société d’information psychiatrique et de la Fédération française de psychiatrie. J’ai également eu différentes fonctions au sein de la Haute Autorité de Santé, de la Fédération de spécialité médicale et du Conseil de santé publique. A l’hôpital, j’ai principalement axé mon exercice sur les tout-petits, notamment sur la tranche 0-3 ans à travers des consultations et une unité mère-bébé.
Comment est né ce projet de livre ?
N.G-G. : Dès nos premières collaborations sur les tout-petits, nous avons constaté
l’impact des écrans, d’abord la télévision, puis les autres. Nous nous sommes beaucoup intéressées à cette question. Depuis longtemps, nous voulions faire un article sur l’effet des écrans, mais nous avions d’autres urgences et travaux en commun.
Après le confinement et l’explosion de l’usage des smartphones, nous avons observé que l’impact était différent du fait des usages et du matériel eux-mêmes différents.
Sur quelles sources vous êtes-vous appuyées ?
N.G-G. : Nous avons travaillé sur 250 à 300 articles de la littérature scientifique internationale que nous avons hiérarchisés, en ne gardant que ceux qui avaient un poids relativement important. Nous avons également utilisé l’ensemble des enquêtes disponibles en France (la Fondation Open, l’UNAF, le Conse il National du Livre, etc.) et le Common Sense Média, aux Etats-Unis, qui fait un travail très intéressant avec la participation des adolescents comme ambassadeurs. Les études viennent de partout : principalement du Japon, de la Chine, des États-Unis, mais aussi de l’Europe notamment en Angleterre, et de l’Australie.
Nous disposions donc de beaucoup de données d’enquêtes qui se précisaient et s’affinaient. Les recherches devenaient aussi plus solides en nombre et en méthodologie, pour étudier les différents types d’écrans, les usages, les temps d’écrans et également les covariables…
Qu’est-ce qu’une covariable ?
N.G-G. : Quand vous faites une recherche scientifique, vous devez vous demander si l’effet observé vient de ce que vous étudiez ou de tout ce qu’il y a autour ; autrement dit il n’est pas possible d’établir scientifiquement une relation de cause à effet sans étudier ces covariables.
Ce qui apparait très nettement et depuis longtemps avec les écrans, c’est qu’il y a des covariables que l’on retrouve très fréquemment en santé mentale : les facteurs socio-économiques, les antécédents cliniques, la monoparentalité, et d’autres facteurs de vulnérabilité qui existent et peuvent impacter l’analyse.
Est-ce ainsi l’écran qui produit l’isolement, les troubles du langage, le retard cognitif, l’impulsivité, ou bien ce type de covariables ? Les études intègrent de plus en plus ces éléments, dès le départ, pour pouvoir les neutraliser ensuite sur le plan statistique.
Qu’avez-vous découvert en analysant ces études ?
A-S.P. : En lisant les rapports, nous avons constaté qu’il y avait deux camps opposés concernant l’analyse des effets. D’un côté, ceux qui pensaient que les effets étaient graves et, de l’autre, ceux qui estimaient qu’il n’y avait pas de lien de causalité direct, avec la nécessité d’agir plutôt sur les covariables : permettre un environnement attentionné, ouvert sur l’extérieur, sur la nature et sur la culture, offrir un accompagnement de qualité, une formation, etc. Pour ces derniers, ce ne seraient donc pas forcément les écrans qui posent problème, mais un environnement qui manque à certains jeunes et qui produit les effets observés.
N.G-G. : En lisant les études, nous nous sommes aperçues que beaucoup prenaient en compte les mécanismes des effets avant d’étudier les effets eux-mêmes. Ces mécanismes étaient assez solides et apparaissaient, dans toutes les études, selon trois types principaux…
A-S.P. : Ces trois types sont, premièrement, les interactions : les effets agissent par l’intermédiaire de la réduction des interactions directes. Deuxièmement, le sensoriel : l’impact sur la sensorialité, que ce soit la lumière sur le sommeil, l’audition, la vision, et souvent des fonctions cumulées. Troisièmement, la régulation émotionnelle. Ces trois mécanismes ont été mis en parallèle avec le développement cérébral : lorsqu’on les articule ensemble, on comprend comment ils produisent des effets sur des périodes sensibles du développement, du premier âge à l’âge adulte.
Pourquoi vous êtes-vous concentrées sur les 0-4 ans et les 11-15 ans ?
A-S.P. : Ce sont des moments du développement qui sont très importants.
Chez le tout-petit, l’ensemble de la base du développement se met en place dès le plus jeune âge : le langage, la relation, le cognition, dans l’interaction et l’expérimentation. C’est donc à ce moment-là que nous observons les effets les plus délétères.
L’adolescence est similaire, c’est un moment de remaniement cognitif et cérébral important. C’est à la fois une période riche et un moment de vulnérabilité.
Entre les deux, ce n’est pas là qu’il y a le plus de difficultés : les enfants sont à l’école, donc ils ne sont pas sur les écrans toute la journée !
N.G-G. : Chez les tout-petits, pour compléter, c’est un moment où se déroule une construction unimodale, un développement des aires sensorielles et motrices très important. Cela se fait à travers l’expérimentation de son corps en trois dimensions, dans la relation aux objets et, bien-sûr, aux adultes.
La deuxième période, de 11-13 ans jusqu’à 15 ans environ, correspond à un moment particulier : l’enfant acquiert des compétences mais n’a pas les capacités de les réguler et de les planifier. Dans le développement cérébral, le striatum et l’amygdale, c’est-à-dire les structures liées à l’émotion et à la motivation, elles se développent, mais le cortex préfrontal, impliqué dans la planification et l’inhibition, n’est pas encore mature. Il y a un déséquilibre…
Pourquoi avoir démarré l’étude après la crise sanitaire ?
A-S.P. : Tous les jeunes ont été enfermés chez eux, dont beaucoup devant les écrans, y compris les tous-petits. Les parents télétravaillaient et n’avaient pas toujours le choix que de laisser les enfants devant les écrans. Cela correspond aussi à une période où la technologie s’est beaucoup développée. Les réseaux sociaux existaient déjà, mais ils ont été beaucoup plus utilisés à partir de cette période. Puis il y a eu la légitimation des écrans dans l’environnement scolaire avec les outils dématérialisée, comme Pronote : les écrans sont davantage progressivement entrés dans les écoles et les collèges, ce qui constitue un véritable point de bascule.
Quels sont les impacts des écrans sur la vie des enfants ?
N.G-G. : Les études montrent clairement d’importants retards du langage, mais aussi dans tout ce qui relève du relationnel et du cognitif. A cause des écrans, l’activité physique a également diminué de façon considérable, ainsi que la qualité du sommeil.
A-S.P. : Il y a aussi la question du livre. Le Conseil National du Livre, dans son enquête, constate que les jeunes ne lisent pas un livre sans faire autre chose. Ils ne passent pas plus de quelques minutes sur un livre sans être happés par une notification ou par une autre tâche. Cela témoigne de troubles considérables de l’attention.
Ces mécanismes diffèrent-ils selon les classes d’âges, par exemple entre les tout-petits et les adolescents ?
A-S.P. : Ce ne sont pas du tout les mêmes écrans, mais les mécanismes sont finalement assez proches.
Les enfants sont de plus en plus seuls avec les écrans dans leur chambre. Au départ, c’est partagé avec la famille dans le salon, puis progressivement, ce sont d’autres écrans qui sont utilisés différemment et sans aucun accompagnement.
N.G-G. : Il y a aussi une modification du type d’appareil. La télévision en arrière-plan peut être toxique, mais quand elle est dans le salon, un partage avec l’adulte est possible. Avec un smartphone, par définition, on ne partage pas facilement…
Nous observons aussi des étapes-clés : l’exposition à 12 mois, l’entrée à la maternelle avec une augmentation de l’exposition aux écrans, puis le passage au collège, etc. Il y a des modifications de quantité, de durée, mais aussi de type d’utilisations.
Pouvez-vous nous expliquer, en quelques mots, la notion de « technoférence » ?
A-S.P. : Cela désigne l’interruption des interactions sociales causée par l’utilisations des appareils numériques, qui est un point très important ! Quand l’enfant est devant un écran, il n’est pas en interaction avec son environnement.
Mais il y a aussi le sujet des parents qui sont sur leurs écrans : l’enfant interpelle le parent mais celui-ci n’est pas disponible. Cela a les mêmes effets : c’est un moment où on ne soutient pas l’enfant, on ne s’ajuste pas, on ne l’accompagne pas…
Y a-t-il une relation dose-dépendante dans les classes d’âges étudiées ?
A-S.P. : Pour les tout-petits de moins de quatre ans, il existe une relation dose-dépendante et une relation de cause à effet prouvée. La toxicité est claire et nette, tout le monde l’accepte. Pour les adolescents, c’est plus compliqué. La durée n’est pas suffisante comme critère même si, au-delà de cinq heures, l’ensemble des études suggère fortement une relation dose-dépendante. Il existe un faisceau de preuves relativement important.
Quelle est votre position sur l’interdiction des réseaux sociaux avant un certain âge ?
N.G-G. : La référence à un interdit qui serait extérieur n’empêchera pas certains de le faire quand même, au même titre que l’interdiction de conduire avant un certain âge ou de consommer de l’alcool. Ceci dit, ce type de mesures permettra cependant d’avoir une référence autour du risque, du danger et des limites, même si on y contrevient. On peut espérer que l’interdiction amènera plus de jeunes à utiliser les écrans à meilleur escient.
Cela soutiendra aussi davantage les parents en difficulté pour apporter autre chose ou solliciter de l’aide, peut être même les adolescents qui prennent conscience de leur utilisation excessive.
Et qu’en est-il pour la première cible de votre étude, les 0-4 ans ?
A-S.P. : Pour les tout-petits, c’est déjà interdit. C’est inscrit dans les carnets de santé et les annonces sont très nettes partout : pas d’écran avant 3 ans ! Malheureusement, ce n’est pas toujours respecté.
L’enjeu n’est pas d’interdire pour punir, mais plutôt de faire en sorte que chacun puisse s’approprier le sujet et prendre conscience du danger.
Rédacteur : Gabriel Viry, Directeur de l’agence KIBLIND